Article publié dans le
Courrier International, écrit par le journaliste Richard Dawkins du
New
Statesman .
"O viens bientôt Emmanuel
Viens délivrer ton Israël…"
L'Avent, nous apprenait-on à l'école, était un moment d'espoir, l'espoir en la venue du Messie. Mais nous autres enfants, nous savions : l'Avent annonçait quelque chose de bien plus intéressant –
Noël. Cinquante ans plus tard, il me suffit d'entendre ce chant processionnel grandiose joué à l'orgue en introduction à l'hymne de l'Avent pour en être encore tout retourné. Cela voulait dire que
Noël, la chose la plus importante qu'attendait tout petit garçon en dehors de son anniversaire, n'était vraiment plus très loin, et que c'était quand même dommage pour ce pauvre Jésus d'être né le
jour de Noël.
L'hymne de l'Avent offrait un avant-goût de l'excitation ensommeillée du matin de Noël, de la chaussette difforme et pesante, distendue, promesse des "vrais" cadeaux, ceux qui viendraient après le
petit déjeuner ou, les mauvaises années, après la messe. Ce thème emblématique en mineur, quand la trompette se taisait, était la fanfare annonçant Hamleys, Meccano et Hornby, proclamant une orgie
de mets de choix au beau milieu d'un capharnaüm de papier cadeau.
Quant à la théologie de l'Avent, nous n'en savions pas grand-chose. "Emmanuel", nous disions-nous, n'était en réalité qu'une curieuse façon d'écrire "Jésus". Sinon, comment interpréter ce texte si
connu de Matthieu (1: 22-23) ? "Tout cela arriva afin que s'accomplît ce que le Seigneur avait annoncé par le prophète : Voici, la vierge sera enceinte, elle enfantera un fils, et on lui donnera le
nom d'Emmanuel…"
Jamais nous ne nous sommes demandé pourquoi Dieu irait tant se compliquer la vie pour accomplir une prophétie. Ni d'ailleurs pourquoi il irait même encore plus loin, jusqu'à envoyer son fils sur
Terre afin qu'il soit monstrueusement châtié pour les péchés que l'humanité pourrait décider de commettre dans un avenir plus ou moins proche (ou pour le larcin fruitier d'un homme qui n'avait
jamais existé, Adam). Ce qui était sans doute l'idée la plus sordide à avoir traversé un esprit humain (celui de Paul, bien sûr). Nous ne nous sommes jamais demandé pourquoi Dieu, s'il souhaitait
nous pardonner nos péchés, ne le faisait pas, tout simplement. Pourquoi d'abord se présenter en bouc émissaire ? En fait, dans le domaine de la religion, nous ne nous posions guère de questions.
C'était justement ça, la religion. On pouvait s'interroger sur n'importe quel autre sujet, mais pas la religion.
Si au moins nos catéchistes nous avaient dit la vérité et expliqué que le mot hébreu choisi par Isaïe pour décrire une "jeune femme" avait été accidentellement mal traduit par "vierge" dans la
Septante grecque (une erreur bien naturelle, après tout ; que l'on pense au mot anglais
maiden). C'est peu dire que cette minuscule erreur a eu des répercussions au-delà de toutes
proportions. De là toute cette histoire de la Vierge Marie, l'icône kitsch du culte catholique idolâtre et rupestre de "Notre-Dame", le spectacle crypto-pédophile de jeunes filles en robes blanches
virginales de premières communiantes, le statut de déesse accordé non seulement à Marie elle-même, mais à un panthéon de "manifestations" locales.
Tant qu'ils y étaient, nos catéchistes auraient pu ajouter que la strophe d'Isaïe à propos d'"Emmanuel" n'avait en fait rien à voir du tout avec Jésus, mais faisait référence à un problème de
politique juive plus ancien de sept siècles. La naissance d'un enfant baptisé Emmanuel était un signe adressé au roi Ahaz de Judée, histoire de lui remonter le moral dans son petit litige local
avec les royaumes voisins de Syrie et d'Israël.
L'esprit religieux, c'est typique, cherche à imposer un sens symbolique gratuit là où il n'y en avait pas. Les auteurs chrétiens considérèrent par la suite l'oppression de la Judée comme le symbole
de l'asservissement de l'humanité face à la mort et au "péché", puis finirent par être incapable de faire la distinction, un peu comme ces gens qui envoient des cartes de vœux à des personnages de
séries télé.
C'est de ce désir de voir les prophéties s'accomplir que sont issues nos histoires chrétiennes les plus réconfortantes. Rien ne prouve, en réalité, que Jésus soit né à Bethléem, et encore moins
dans une étable. Il est sans doute né à Bethléem, puisque le prophète Michée (5:2) avait déclaré plus tôt :
"Et toi Bethléem Éphrata,
le moindre des clans de Juda,
c'est de toi que me naîtra celui qui doit régner sur Israël…"
Donc, Luc fait démarrer Marie et Joseph à Nazareth, puis ils sont contraints de se rendre à Bethléem ("chacun dans sa ville") pour payer une taxe romaine (histoire que les spécialistes antiques
trouvent à juste titre ridicule). Matthieu, lui, fait commencer la famille de Joseph à Bethléem, puis les déplace à Nazareth après la fuite en Egypte. Marc, le tout premier évangéliste, ne parle
absolument pas de la naissance de Jésus. Jean (7:41-42) fait dire à des gens qu'il ne pouvait pas vraiment être le Christ, justement parce qu'il était né à Nazareth, et non Bethléem, et parce qu'il
ne descendait pas de David. Ajoutant à la confusion, Matthieu et Luc, dont les évangiles sont les seuls à affirmer qu'il n'avait pas de père mortel, font remonter les origines de Jésus à David par
le biais de Joseph, et non de Marie (mais diffèrent toutefois quant à l'identité et au nombre des intermédiaires).
La plupart des universitaires (mais pas tous) pensent, tout bien considéré, qu'un prédicateur errant et charismatique du nom de Jésus (ou Joshua) fut probablement exécuté du temps de l'occupation
romaine, même si les historiens objectifs s'entendent à reconnaître que les preuves sont minces. En tout cas, personne ne prend au sérieux la légende qui veut qu'il soit né en décembre. La
tradition chrétienne tardive a simplement rattaché la naissance de Jésus aux festivités ancestrales bien pratiques qui étaient liées au solstice d'hiver.
Du reste, cet opportunisme de saison existe encore aujourd'hui. Dans certains Etats des Etats-Unis, il est interdit d'afficher publiquement des berceaux et des symboles chrétiens du même type, de
peur d'offenser les juifs et d'autres (pas les athées). Dans tout le pays, les appétits mercantiles se satisfont d'une "saison fériée" superœcuménique, censée englober la Hanoukkah juive, le
Ramadan musulman et le "Kwanzaa" fabriqué de toutes pièces (inventé en 1966 afin que les Africains-Américains puissent fêter leur propre solstice d'hiver). Timidement, les Américains se souhaitent
une "Joyeuse Saison fériée" et dépensent des sommes énormes pour leurs cadeaux "fériés". Si ça se trouve, ils suspendent des "chaussettes fériées", chantent des "chansons fériées" autour de
"l'arbre férié" décoré. Pour l'heure, personne n'a encore aperçu de "Père Férié" tout de rouge vêtu, mais ça ne saurait tarder.
Pour le meilleur et pour le pire, notre culture, historiquement, est chrétienne, et les enfants qui grandissent sans rien connaître des textes bibliques ont des lacunes, ils sont incapables de
saisir des allusions littéraires. Ils sont clairement diminués. Je n'aime guère la chrétienté, et l'orgie annuelle de gaspillage et de dépenses effrénées et réciproques me répugne, mais je dois
admettre que je préfère vous souhaiter un "Joyeux Noël" qu'une "Joyeuse Saison fériée".
Fort heureusement, il y a une autre solution. Le 25 décembre est le jour où naquit l'un des véritables grands hommes à avoir foulé cette terre, sir Isaac Newton. Son œuvre mérite légitimement
d'être célébrée chaque fois que se vérifient d'un bout de l'Univers à l'autre les vérités qu'il a énoncées. Alors, "Joyeux Newton !"