Dossier Voir et l'installation: la réponse du rédacteur en chef

Publié le par lui-même

Hé bien, mes petits interventionné(e)s chéri(e)s, nous avons ici une réponse de l'"autre côté" du dossier concernant l'installation et la prise de position du journaliste -doctorant -en-philosophie de Voir Québec, j'ai nommé Alexandre Motulsky-Falardeau. David Desjardins,  rédacteur en chef du Voir, m'a envoyé ce email avec sa réponse face aux réactions de la communauté artistique de Québec. Pour vous rafraîchir la mémoire, voir ici, , et aussi  .
Donc en premier le email et ensuite la réponse officielle. À vous de commenter...

Cher Interventionniste,
Comme je le souligne dans la lettre un peu plus bas, je ne peux pas en vouloir aux gens du milieu de sauter une coche. On s'attaque à une idée de l'art qu'eux défendent, et bon, je le souligne ici aussi, on aurait pu le faire avec plus d'élégance à mon avis. Ce que je tente de faire en ramenant les choses en perspective. Mais faire de la propagande en envoyant cela aux quatre coins de la province et en réclamant la démission du journaliste, je trouve cela plutôt moyen.
 
Deux autres trucs me turlupinent dans cette histoire.
 
D'abord, qu'on condamne l'incompétence du journaliste un peu partout, alors que, quand il se contentait de présenter des expos sans se mouiller, personne ne disait rien.
 
Ensuite, je trouve assez étrange qu'on réclame la tête de quelqu'un pour ses opinions dans un milieu qui se bat pour pouvoir dire et faire, et j'exagère à peine, n'importe quoi. C'est à dire que la liberté d'expression des artistes, le droit à l'errance, à l'erreur, et même peut-être à certains manquements à la rigueur (quand je lis le livret de certaines expos, ou des entrevues avec les artistes, il m'arrive de hurler tellement j'ai parfois l'impression qu'on n'est pas très loin du mannichéisme des Cowboys Fringants, or, pour critiquer, même sous forme artisitique, normalement, faut que tu saches un peu de quoi tu parles à mon avis, sinon, ça ne vaut rien non plus), c'est aussi la liberté du journaliste à commettre les même erreurs de parcours.
 
Cela dit, tu peux commenter ma lettre, tu peux la publier sur ton blogue, évidemment. tu peux aussi m'écrire ici.
 
Merci
 
dd
 

 

Mesdames, Messieurs,

  
Il arrive parfois qu’un chroniqueur s’emporte.

 

Dans cet emportement, l’œuvre complète d’un artiste, tout un mouvement, un courant de pensée, toute une pratique sont cloués au pilori.

 

Des exemples? Ils sont innombrables. Le rock, l’autofiction, le cinéma d’auteur québécois, le surréalisme, la production télévisuelle au grand complet, le pop art, la danse moderne, tout Paul Piché...

 

Évidemment, le critique exagère, mais cela ne l’empêche pourtant pas d’être honnête, sincère. J’entends par là qu’il consomme publiquement une véritable rupture avec un langage dont il déplore qu’il s’est éloigné de ce qu’il devait être –dans sa vision des choses-, ou alors qu’il n’a finalement pas livré la marchandise, tenu ses promesses.

 

Dans le cas qui nous intéresse, le critique cherche, au delà de ce qu’il considère comme des exceptions, la preuve qu’une pratique parvient à transcender la théorie. Il souhaite que l’œuvre fasse autre chose que montrer, éduquer, ou pire, faire la leçon.

 

Ce qu’il déplore, en bref, c’est que l’idée, la caution intellectuelle et la théorie l’emportent ici trop souvent sur l’œuvre. Et qu’au delà de ses éléments fondateurs ( voir du côté de dada, du readymade, qu’il cite), ces pratiques tournent trop souvent à vide. Ou en rond.

 

Péremptoire? Peut-être. Est-ce que cela est aussi réac’ que le prétend M. Martel? Disons que c’est surtout naïf, sachant que ceux qui se réclament de la subversion se révèlent bien souvent, nous en avons ici la preuve, les gardiens d’une chapelle inviolable aux pratiques indiscutables.

 

Vouloir, parfois, être touché ailleurs que dans son cerveau, voilà tout ce que demande le journaliste dans cet article que vous critiquez avec autant de véhémence.

 

Critique que vous êtes en droit de formuler. Votre indignation est non seulement compréhensible, elle est parfaitement naturelle, puisqu’on s’attaque ici à votre « bébé » en quelque sorte. À une idée de l’art que vous défendez.

 

Mais demander des excuses, réclamer le renvoi ou la démission du journaliste comme le fait M. Rochette, voilà une bien étrange position de curé pour le porte-parole d’un art qui carbure à la rupture, à la transgression, et qui n’a finalement que faire de la critique, puisqu’il reviendra aux historiens de l’art, dans le futur, de juger de sa pertinence. Enfin, c’est ce qu’écrit M. Rochette dans sa lettre, par ailleurs rédigée avec cette même puérilité qu’il dénonce : un brûlot où la colère, puis les élucubrations, insultes personnelles et entorses à la logique qu’elle engendre, confinent malheureusement au ridicule plutôt que d’ouvrir intelligemment le débat.

 

Enfin, si je ne partage pas tous les propos tenus par M. Motulsky-Falardeau, si je lui ai même manifesté mes nombreuses réserves face à sa prise de position, si je suis aussi prêt à concéder, puisque je lui en ai fait part, des maladresses dans son approche trop englobante, contrairement à vous, je refuse de le censurer pour autant.

 

Je ne réclamerai pas d’excuses de sa part ni n’en offrirai. Je ne le renverrai pas non plus ni ne réclamerai sa démission.

 

Je ne vois ici aucune diffamation, aucune manifestation de colère ou esprit de vengeance qui pourrait me laisser croire que, sur la forme, le journaliste a erré. On pourra toujours discuter du fond, de la nature de ses propos, d’accord. Mais l’écraser, imposer la pression du milieu pour obtenir sa tête, cela revient à flirter, au risque d’exagérer afin d’illustrer mon propos, avec une forme de totalitarisme de la pensée.

 

La liberté d’expression n’est pas un supermarché. On ne choisit pas que ce qui y fait notre affaire.

 

La liberté, celle de créer, de contester l’ordre établi, de s’en prendre avec force aux tenants du pouvoir, comme le font de nombreux artistes, c’est aussi cette même liberté dont dispose le journaliste pour à son tour critiquer le travail des artistes.

 

Comme de nombreux artistes, d’ailleurs, il peut lui arriver d’exagérer, de s’emporter. Il se peut aussi que certains en fassent les frais. Cela fait partie de la game que nous jouons tous ici.

 

Cela dit, vous annoncez que la présentation de l’installation de M. Tremblay, au cœur de ce débat, sera prolongée. Voilà une bonne nouvelle, et la seule véritable manière de répondre à mon collègue qui soutient que vous ne trouvez qu’un public aux proportions confidentielles pour ce que vous faites : en lui donnant tort.

 

Tout le reste n’est au pire qu’hystérie, au mieux enfantillages.

 


David Desjardins

Rédacteur en chef

Voir Québec

 

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