Pour continuer sur Barrett...

Publié le par lui-même

Un bon article dans Le Monde.

Si les lives solo de Syd Barrett restent largement méconnues, chacun a sûrement entendu Shine On You Crazy Diamond, le long hommage de Pink Floyd à son créateur, qui ouvre et referme l'album Wish You Were Here (1975). Avec cette chanson, mais aussi avec Brain Damage (sur The Dark Side of the Moon, trois ans plus tôt) ou le concept-album The Wall, dont l'histoire est largement celle de Barrett, le groupe anglais a lui-même contribué à l'édification de la légende du « diamant fou » : une enfance anglaise heureuse auprès d'une mère infantilisante, la gloire et les drogues, pareillement dévastatrices, et, pour finir, une retraite rimbaldienne régulièrement interrompue par des séjours en hôpital psychiatriqu

On sait depuis Schumann et Van Gogh que la folie des artistes fascine, le plus souvent pour des raisons morbides. Au silence de Barrett ne répondent que des rumeurs. Après Pink Floyd, le chanteur, sorte de Norman Bates rock'n'roll, serait retourné vivre dans la cave de sa mère, aurait tenté d'y faire pousser des champignons, mais aussi de traverser le plafond avec sa tête. Avec Barrett, on oscille en permanence entre l'insolite et le tragique le plus glaçant.

Syd Barrett ne s'est plus exprimé depuis une interview à Rolling Stone en 1971 et n'est plus apparu en public depuis 1972 lorsque la tentative de le faire participer à une nouvelle formation, Stars, échoua pathétiquement. Quelques journalistes en mal d'inspiration viennent de temps en temps le perturber dans sa tranquillité pour qu'il parle (peine perdue), et des photos volées circulent sur Internet - la star déchue, aujourd'hui âgée de cinquante-cinq ans, est devenue un quidam chauve et bedonnant cultivant son jardin. Rien de bien neuf n'a été écrit sur lui depuis les articles que lui a consacrés Nick Kent pour le New Musical Express (lire le portrait de Barrett dans le livre du journaliste, L'Envers du rock, Austral, 1996).

Sur le plan artistique, Barrett a inspiré des générations de musiciens, de David Bowie (qui a repris See Emily Play ) à Mercury Rev, en passant par le groupe Television Personalities, auteur d'un amusant I Know Where Syd Barrett Lives. Car plus encore que sa vie, ses chansons restent mystérieuses. Celles réunies dans la compilation Would'nt You Miss Me - extraites de ses deux albums solos, The Madcap Laughs (1970) et Barrett (1971), d' Opel, premier recueil de raretés en 1988, auxquelles ont été ajoutées quelques prises alternatives et un inédit, Bob Dylan Dream - défient la raison, ne semblent pas d'ici.

Son meilleur disque, The Madcap Laughs (« Le Rire du fou »), a épuisé trois producteurs, Peter Jenner, Malcolm Jones et David Gilmour. On y entend un elfe psychédélique psalmodier d'une voix fragile, constamment au bord du déraillement, des comptines cultivant le non-sens de Lewis Carroll, en jouant approximativement de la guitare. Même si trois membres de Soft Machine, puis Roger Waters et David Gilmour, ont ajouté dans la souffrance des parties instrumentales, le résultat est irrémédiablement instable. De cet inachèvement, de cette désolation, se dégage une beauté primitive, vestiges et vertiges d'une musique enregistrée comme au premier jour. Trente après, les débris lunatiques de Syd Barrett continuent de terrifier.

BRUNO LESPRIT

Publié dans interventionniste

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